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Immobilier ou Bourse : ce que disent deux siècles de chiffres

Le 10 septembre 2026, Les Échos ont titré « Immobilier : la mort de la poule aux œufs d'or » : réglementation, fiscalité, encadrement des loyers auraient tué le placement préféré des Français. Encore faut-il savoir ce qu'était la poule. La question de savoir si la pierre rapporte revient à chaque repas de famille et se tranche d'habitude à coups d'intuitions. Il se trouve qu'on peut y répondre avec des chiffres, et sur une durée que personne n'a vécue : cent quatre-vingts ans. Les séries de l'IGEDD suivent année par année, depuis 1840, ce qu'est devenue une même somme placée dans un logement parisien mis en location, en actions, en obligations, en or, ou laissée sur un compte rémunéré. Inflation déduite, c'est-à-dire en pouvoir d'achat : une hausse qui ne fait que suivre le coût de la vie n'est pas un gain. Entre 1914 et 1950, par exemple, le prix d'un logement parisien a été multiplié par 8 en francs pendant que le coût de la vie l'était par 121, et en pouvoir d'achat il a perdu 93 %. Le résultat donne un vainqueur net, et surtout une explication qui n'est pas celle qu'on attend.

Le classement de deux siècles

Voici ce qu'est devenue une même somme placée en 1840, une fois l'inflation retirée, autrement dit en pouvoir d'achat réel. Pour le logement, la règle est celle d'un propriétaire, pas celle d'un indice : il loue, garde ses loyers sur un compte rémunéré et rachète un logement entier, au comptant, chaque fois que la cagnotte atteint le prix du moment. Pour les actions, chaque dividende rachète des actions, et pour les obligations et le compte rémunéré, chaque intérêt est replacé. C'est la seule façon de comparer des placements qui ne rapportent pas de la même manière.

Logement parisien loué, loyers replacés dans des logements entiers2 3114,40 %
Actions françaises, dividendes réinvestis9133,86 %
Obligations, intérêts réinvestis4,20,80 %
Or2,90,60 %
Compte rémunéré et marché monétaire0,5-0,40 %
Ce que « inflation déduite » veut dire
Un franc de 1840 et un euro d'aujourd'hui n'achètent pas la même chose. Tous les montants sont ramenés au même pouvoir d'achat, sinon la comparaison n'aurait aucun sens. C'est aussi pour cela que la ligne du compte rémunéré est négative : il a bien rapporté des intérêts, mais moins vite que les prix ne montaient.

Le chiffre que presque personne ne cite

Le logement gagne, et de loin. Mais la raison de sa victoire n'est pas celle que tout le monde imagine.

Sur la même période, de 1840 à 2020, le prix seul d'un logement parisien, sans les loyers, a été multiplié par 15,4, inflation déduite. Soit 1,53 % par an.

Le propriétaire de 1840 qui a gardé ses loyers sur un compte et racheté un logement entier chaque fois qu'il le pouvait achète le deuxième en 1867, en possède 5 en 1900, 40 en 1950, 110 en 2000 et 149 en 2020. Après le premier logement, il n'a plus jamais sorti un euro de sa poche. Sa mise vaut 2 311 fois plus. Entre 15 et 2 311, il n'y a rien d'autre que le loyer, encaissé mois après mois et remis au travail dès qu'il y en a assez pour un logement. La plus-value, à elle seule, n'aurait fait que le 15. Tout cela avec un seul logement au départ : on vous laisse imaginer s'il en avait eu plusieurs.

C'est le renversement complet de la façon dont on parle d'immobilier. On achète en pensant à la revente, on suit les courbes de prix, on se réjouit ou on s'inquiète d'une hausse de 3 % dans son quartier. Or ce qui a fait la fortune des propriétaires bailleurs sur deux siècles, ce n'est pas la valeur du bien au moment de le vendre. C'est le loyer.

💡 Ce que ça change quand vous achetez
Si vous achetez pour louer, le rendement locatif n'est pas un critère parmi d'autres, c'est le critère. Deux biens au même prix dont l'un rapporte 3 % et l'autre 6 % ne sont pas comparables, et aucun scénario réaliste de plus-value ne rattrape cet écart sur vingt ans.

La pierre n'a rien d'un placement sans risque

L'histoire longue sert aussi à rappeler ce que les vingt dernières années ont fait oublier. Entre 1914 et 1950, le prix d'un logement parisien, inflation déduite, a chuté de 93 %. Il valait quinze fois moins en 1950 qu'en 1914.

Deux guerres y sont pour beaucoup, mais l'essentiel vient d'ailleurs : un blocage des loyers instauré en 1914, prolongé pendant plus de trente ans, qui a vidé la pierre de son intérêt pour ceux qui la louaient. Un bien dont le loyer est gelé pendant que les prix triplent n'a plus de valeur. Personne, en 1913, n'avait vu venir cela.

Il a fallu attendre le milieu des années soixante pour retrouver le niveau réel de 1914. Un demi-siècle de traversée du désert, pendant lequel « la pierre ne peut pas baisser » aurait été un très mauvais conseil.

Trente-cinq ans où le prix a suivi le revenu, puis le décrochage

Il existe une autre façon de regarder ces séries, et c'est sans doute la plus parlante : comparer le prix d'un logement non pas à l'inflation, mais au revenu d'un ménage. Cela revient à demander combien d'années de revenu il faut y consacrer.

Précisons de quel revenu et de quel logement il s'agit. Le revenu, c'est une moyenne nationale, la même pour la France et pour Paris : le revenu disponible moyen d'un ménage français, l'ensemble des revenus des ménages après impôts et prestations, tel que l'INSEE le compte, divisé par le nombre de ménages, soit 50 800 € par an en 2020, 4 230 € par mois. Le logement, c'est le prix moyen d'un logement ancien vendu dans l'année, tous types et toutes surfaces confondus, une moyenne, pas une médiane, que la même série fournit : 220 439 € en 2020 pour la France entière. Un exemple pour lire le tableau : un ménage qui gagne 120 000 € par an et un logement à 2,4 années de revenu, c'est un logement à 288 000 €. Pour Paris, la série ne donne pas de prix moyen : nous appliquons au prix moyen national le rapport observé dans nos propres ventes de 2021 entre Paris et la France, 2,64 fois, soit 582 000 € en 2020, toujours rapporté au revenu moyen d'un ménage français, pas parisien.

De 1965 à 2000, la réponse est remarquablement stable. Le rapport oscille dans une bande étroite, à 10 % près, pendant trente-cinq ans. Les prix montent, les revenus montent, les deux avancent ensemble.

À partir de 2000, ils se séparent, et le mieux est de le dire en années. Un ménage français mettait un peu plus de deux ans de revenu dans son logement en 1965. Il en met aujourd'hui plus de quatre. À Paris, où il en fallait déjà près de quatre, il en faut désormais plus de onze. Le rapport n'est jamais redescendu, ni après 2008, ni après 2012.

C'est toute la question du moment. Un rapport qui tient trente-cinq ans puis double en vingt ans, cela peut signifier deux choses. Soit le marché est durablement au-dessus de ce que les revenus peuvent porter, et le retour se fera un jour. Soit quelque chose a changé structurellement, taux d'intérêt durablement plus bas, allongement des prêts, apport familial plus fréquent, et l'ancien repère ne vaut plus. Les deux lectures ont leurs défenseurs sérieux, et deux siècles de données ne tranchent pas cette question.

19507 mois5 mois
19652,4 ans3,9 ans
19802,5 ans3,4 ans
20002,5 ans4,2 ans
20084,2 ans7,6 ans
20204,3 ans11,5 ans
Comment lire ce tableau
Le tableau donne le nombre d'années de revenu d'un ménage qu'il faut consacrer à un logement. Le chiffre de 1950 n'est pas une erreur : le logement y était donné, à sept mois de revenu en France et cinq mois à Paris, mais dans un pays sorti de la guerre où presque personne n'avait de quoi acheter, et où le blocage des loyers avait retiré tout intérêt à en posséder. Ce sont des ordres de grandeur, fidèles à un ou deux dixièmes d'année près.

Ce qu'on peut honnêtement en retenir

Trois choses, et pas une de plus.

Le loyer fait le rendement, pas la plus-value. C'est vrai sur cent quatre-vingts ans et cela ne dépend d'aucune conjoncture. Un achat locatif se juge d'abord sur ce qu'il encaisse, et le prix d'achat n'est que la façon de calculer ce rapport.

La pierre peut baisser, et longtemps. Trente-six ans de chute réelle entre 1914 et 1950, un demi-siècle pour revenir au point de départ. Ce n'est pas un scénario théorique, c'est arrivé, en France, à la génération de nos arrière-grands-parents.

Le repère du revenu vaut mieux que le repère du prix. Savoir qu'un logement a pris 20 % en cinq ans ne dit rien. Savoir combien d'années de revenu il coûte, dans votre ville, comparé à ce qu'il coûtait avant, dit quelque chose.

Le reste, la comparaison entre placements, mérite une prudence supplémentaire. Un logement parisien loué sans interruption pendant cent quatre-vingts ans, dont chaque loyer est mis de côté puis replacé, sans aucune vacance, aucun impayé, aucuns travaux imprévus, cela n'existe dans aucune vie réelle. Ces séries mesurent le potentiel d'une classe d'actifs, pas le résultat d'un propriétaire particulier. Elles disent où le rendement se trouve, pas ce que vous obtiendrez.

On n'achète pas un dixième d'appartement avec un loyer. C'est pour cela que nous n'utilisons pas l'indice de rendement de l'IGEDD, qui suppose que chaque loyer rachète un peu de logement comme un indice actions suppose que chaque dividende rachète des actions : une convention de calcul, pas la vie d'un propriétaire. Notre propriétaire de 1840 n'achète que des logements entiers, au comptant, et le loyer reste ce qui fait tout le résultat. Sans rien racheter du tout, le logement de 1840 vaut 15 fois plus en 2020, et il a rapporté en loyers, en cent quatre-vingts ans, autant qu'il a gagné en valeur : 14 fois son prix de départ dans les deux cas. Placés en actions, ces loyers auraient porté l'ensemble à 894 fois la mise, gardés sur un compte rémunéré, à 26 fois. Depuis 1980, la mécanique s'est grippée : un logement parisien acheté en 1980, 1990 ou 2000 n'a pas encore, en 2020, rapporté assez de loyers pour en racheter un second. Un logement acheté en 1840 y était arrivé en 27 ans, un logement acheté en 1900 en 19 ans. La raison tient en un chiffre : le loyer net d'un logement parisien rapportait 3,4 % de son prix par an au dix-neuvième siècle, il en rapporte 1,6 % depuis 2000.

Ce que la série compte, et ce qu'elle ne compte pas. D'après la note de méthode de l'IGEDD, le loyer retenu est le loyer réel de chaque année, tel que l'indice des loyers l'a suivi, blocages compris, net des charges supportées par le propriétaire, environ 37 % du loyer brut, gros entretien inclus. Il en ressort un rendement locatif net d'environ 3 % par an en moyenne sur la période, contre 1,5 % par an pour la hausse du prix. Ne sont pas comptés : l'impôt sur le revenu, les frais d'achat et de revente (11 % du prix, soit 0,5 % par an s'ils sont étalés sur vingt ans), et aucun crédit. Le placement est fait au comptant : il n'y a donc ni taux d'emprunt ni renégociation dans ces chiffres, ni pour la pierre ni pour les actions. À crédit, les intérêts s'ajoutent au prix : aux conditions de 2000 (6,02 % sur 16 ans), 56 % du prix sur la durée du prêt, aux conditions de 2020 (1,57 % sur 22 ans), 18 % du prix. La baisse des taux a donc absorbé une partie de la hausse des prix, pas la totalité : intérêts compris, le logement moyen coûtait 3,9 années de revenu aux conditions de 2000 et 5,1 aux conditions de 2020, quand le prix seul passait de 2,5 à 4,3 années. Ce vrai prix est calculé année par année dans notre article sur le décrochage de 2000.

Voir les courbes vous-même

Nous avons mis ces séries en graphique interactif sur une page dédiée, avec les trois lectures : le prix du logement parisien depuis 1201, le rapport au revenu, et la comparaison des placements. Vous pouvez y choisir la période et lire les valeurs année par année.

Vous y verrez notamment ce que la période moderne fait oublier : de 1200 à 1500, le prix d'un logement parisien, inflation déduite, monte, s'effondre des trois quarts après la Peste noire de 1348, puis revient en 1500 à son niveau de 1200. Trois siècles pour rien. L'idée que la pierre monte toujours n'a que quelques décennies.

Questions fréquentes

L'immobilier rapporte-t-il plus que la Bourse ?
Sur 1840 à 2020, un logement parisien loué, dont les loyers gardés sur un compte rachètent un logement entier dès qu'ils le peuvent, a multiplié la mise par 2 311, inflation déduite, contre 913 pour les actions avec leurs dividendes réinvestis, soit 4,40 % par an contre 3,86 %. L'écart est réel mais il repose sur des hypothèses idéales, notamment une location sans interruption ni impayé sur toute la période.
Quelle part du rendement immobilier vient de la hausse des prix ?
Une part très faible. Un propriétaire qui garde son logement parisien de 1840 sans rien racheter détient en 2020 un logement qui vaut 15,4 fois sa mise, inflation déduite. Celui qui a racheté des logements entiers avec ses loyers en détient 149, soit 2 311 fois sa mise. Même sans rien racheter, les loyers encaissés en cent quatre-vingts ans font autant que la hausse de valeur du logement : 14 fois le prix de départ dans les deux cas. La quasi-totalité du résultat vient donc des loyers, pas de la revente.
Le prix de l'immobilier peut-il vraiment baisser durablement ?
Oui, et cela s'est produit en France. Entre 1914 et 1950, le prix d'un logement parisien, inflation déduite, a chuté de 93 %, principalement à cause d'un blocage des loyers maintenu plus de trente ans. Il a fallu attendre le milieu des années soixante pour retrouver le niveau de 1914.
Qu'est-ce que le tunnel de Friggit ?
C'est le rapport entre le prix des logements et le revenu des ménages, suivi par Jacques FRIGGIT à l'IGEDD. De 1965 à 2000, ce rapport est resté dans une bande étroite, à 10 % près, d'où le nom de tunnel. Il en est sorti à partir de 2000 et vaut aujourd'hui environ 1,8 fois son niveau de 1965 en France, et près de 3 fois à Paris.
Ces chiffres valent-ils pour toute la France ?
Les séries de placement portent sur Paris, seul territoire pour lequel une série continue depuis 1840 existe. Le rapport prix sur revenu, lui, est disponible pour la France entière depuis 1936, et il évolue de façon proche, avec un décrochage un peu moins marqué qu'à Paris depuis 2000.
Où trouver ces données ?
Elles sont publiées par l'IGEDD, à partir des travaux de Jacques FRIGGIT, et librement réutilisables sous réserve de citer leur source. Les dernières valeurs annuelles disponibles portent sur 2020. Pour la période récente commune par commune, nous nous appuyons sur les ventes réellement signées chez les notaires jusqu'en 2025.

En conclusion

Deux siècles de chiffres ne disent pas où placer son argent demain, et personne ne devrait le prétendre. Ils disent trois choses solides. Que le rendement d'un bien immobilier vient de son loyer bien plus que de sa revente. Que la pierre a déjà connu trente-six ans de baisse réelle, et qu'aucune règle ne l'en protège. Que la bonne question n'est pas « combien vaut ce logement » mais « combien d'années de revenu coûte-t-il, ici, comparé à avant ». Cette dernière question, elle, se pose commune par commune, et elle se calcule.

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Le prix du logement parisien depuis 1201, le rapport au revenu et la comparaison des placements, en graphique interactif.

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